Tri de cartes
Le tri de cartes est une méthode de recherche utilisateur. Des participants reçoivent un jeu de cartes portant chacune un élément de contenu existant, une page, une prestation, un formulaire, puis ils les regroupent comme cela leur paraît logique et nomment les groupes. Ces groupes et leurs intitulés exposent le modèle mental par lequel ces personnes s'attendent à retrouver la matière. Le résultat alimente une architecture d'information: un menu de navigation, une taxonomie, le plan d'un document. Le tri produit une structure candidate, que l'on soumet à une vérification distincte.
Objectif
Dans un tri de cartes, des utilisateurs regroupent des éléments de contenu existants pour former les catégories qui leur paraissent naturelles, puis ils les nomment. La méthode répond à une question de conception: comment le public s'attend-il à trouver cette matière, quand personne ne lui impose le vocabulaire ni le découpage de l'organisation qui la publie?
Elle soutient le choix d'une architecture d'information: les rubriques de premier niveau d'un site, l'ordre d'un menu, les entrées d'une taxonomie documentaire. Le livrable est double: d'un côté les groupes tels que les participants les ont formés et intitulés, matière qualitative sur le vocabulaire; de l'autre le décompte des paires de cartes rangées ensemble, matière quantitative sur la force de chaque rapprochement. Les deux se lisent ensemble: quand un rapprochement franc reçoit des intitulés divergents, le groupe tient et le travail porte sur l'étiquette.
Mesurer si les gens retrouvent ce qu'ils cherchent dans la structure obtenue demande un test d'arborescence.
Tri de cartes et carte des affinités
Les deux techniques se ressemblent de loin, des cartes déplacées à la main jusqu'à ce que des groupes apparaissent; le sens de la démarche les sépare.
| Qui trie | Ce qui est trié | Ce qui en sort | |
|---|---|---|---|
| Tri de cartes | des utilisateurs ou des parties prenantes externes à l'équipe | des éléments de contenu qui existent déjà | l'organisation que ces personnes y voient, base d'une architecture d'information |
| Carte des affinités | l'équipe elle-même | les idées qu'elle vient de produire en séance | la convergence sur quelques thèmes après une phase de divergence |
Si la matière à trier a été écrite dans l'heure par les personnes présentes, la carte des affinités est l'outil; si elle préexiste et que l'enjeu est de savoir comment un public la range, c'est un tri de cartes, avec des participants recrutés hors de l'équipe.
Le tri de cartes fixe le regroupement. Fixer le sens et le vocabulaire des termes relève de la modélisation des concepts et du glossaire; élucider un à un les critères par lesquels une personne distingue deux éléments relève du repertory grid.
Usage
Quand l'utiliser
- Refonte d'une navigation existante: l'inventaire de contenu est disponible et l'arborescence en place est contestée.
- Vocabulaire interne éloigné de celui du public: le site est découpé selon l'organigramme et les visiteurs ne reconnaissent pas les intitulés.
- Taxonomie candidate à éprouver: un tri fermé, dont les catégories sont fixées d'avance, montre lesquelles accueillent les contenus sans hésitation.
- Désaccord interne sur le classement: le tri déplace l'arbitrage de l'opinion des services vers des données d'utilisateurs.
- Public dispersé: un tri non modéré à distance recrute largement pour un coût marginal faible par participant.
Quand ne pas l'utiliser
- Structure à évaluer plutôt qu'à produire: employer un test d'arborescence, qui mesure si les gens trouvent ce qu'ils cherchent dans une structure donnée.
- Contenu encore à inventer: rien à écrire sur les cartes, passer par une carte des affinités sur les idées produites par l'équipe.
Description
Le tri de cartes entre dans la conception d'interfaces avec les travaux de Tom Tullis sur les menus de systèmes d'exploitation en 1985, puis dans l'architecture d'information du web avec Jakob Nielsen et Darrell Sano en 1995. Donna Spencer en a donné en 2009 le seul ouvrage entièrement consacré à la technique, référence de la profession pour planifier, conduire et exploiter un tri.
Les trois variantes
| Variante | Qui fixe les catégories | Emploi | Risque propre |
|---|---|---|---|
| Tri ouvert | les participants, qui créent les groupes et les nomment | découverte: faire émerger une structure quand aucune n'est arrêtée | des intitulés hétérogènes d'un participant à l'autre, coûteux à réconcilier |
| Tri fermé | le chercheur, qui impose la liste | validation: éprouver une arborescence candidate ou y placer de nouveaux contenus | aucune catégorie manquante ne peut se révéler, puisque le jeu est borné d'avance |
| Tri hybride | le chercheur, avec liberté d'ajouter des groupes | compromis quand une partie de la structure est acquise | les catégories fournies ancrent le raisonnement et découragent la création d'un groupe nouveau |
Le tri ouvert expose le modèle mental le plus libre. Hudson donne le tri hybride pour utilisable tout en relevant qu'il introduit le biais d'ancrage du tri fermé.
Le tri fermé garde son emploi quand une loi ou une norme impose le classement: il porte alors sur les intitulés et sur le placement dans les catégories imposées.
Préparer le jeu de cartes
La qualité du tri se joue avant la séance, dans le choix de ce qui figure sur les cartes. Un inventaire de contenu recense l'existant, page par page, prestation par prestation. On y écarte les doublons et les contenus morts, puis on retient des représentants: pour chaque famille pressentie, quelques éléments plutôt que la totalité. Un jeu de plusieurs centaines de cartes est impraticable; un participant abandonne bien avant la fin.
La formulation des cartes pèse autant que leur nombre. Chaque carte porte un intitulé court, autonome, dans les mots du public visé. Un jargon interne fait trier le jargon plutôt que le contenu. Une même racine lexicale répétée sur plusieurs cartes les fait ranger dans le même tas sans que le participant ait réfléchi à leur sens, ce que le Nielsen Norman Group décrit sous le nom de terminology matching: regrouper par ressemblance de mots coûte moins d'effort que regrouper par nature de la démarche. Deux parades: varier les formulations d'une même famille et faire dire à voix haute pourquoi une carte a rejoint tel groupe.
Hudson donne des ordres de grandeur de durée: environ 20 minutes pour 30 éléments, 30 minutes pour 50, une heure pour 100. Au-delà, la fatigue dégrade le tri plus qu'elle n'ajoute de matière.
Choisir le dispositif
Un tri modéré se déroule avec un facilitateur, en présentiel ou à distance. Le participant pense à voix haute; le facilitateur demande pourquoi une carte a été placée là, écarte l'ambiguïté d'un intitulé, observe les hésitations. On comprend les raisons du classement. Un tri non modéré se conduit seul, par un outil en ligne. Il passe à l'échelle, atteint des publics dispersés et produit des données propres, sans livrer les raisons.
Tullis et Wood ont traité le nombre de participants nécessaire en 2004, sur un jeu de 168 participants, en rééchantillonnant des sous-groupes et en mesurant la corrélation entre les regroupements obtenus et ceux de l'échantillon complet: environ 0,90 à 15 participants, 0,93 à 20, 0,95 à 30 et 0,98 à 60. Ils en concluent que 60 participants sont un gaspillage et que le rendement décroît fortement passé 20 à 30. La recommandation courante de 15 à 30 participants remonte à cette étude.
Le support physique, des fiches cartonnées sur une table, conserve un avantage en séance modérée: la manipulation entretient l'engagement et rend les hésitations visibles. Il impose en contrepartie de retranscrire chaque tas à la main. Les outils numériques enregistrent le tri et calculent la matrice et le dendrogramme, ce qui en fait le dispositif ordinaire dès que l'on vise plus d'une dizaine de participants.
Conduire la séance
La consigne tient en une phrase: ranger ces cartes en groupes qui vont ensemble, à sa façon. On précise qu'il n'y a pas de bonne réponse, que le nombre de groupes est libre et qu'une carte incomprise peut être mise de côté plutôt que rangée au hasard. En tri ouvert, le participant nomme ses groupes une fois le classement stabilisé; nommer d'abord oriente le tri vers l'étiquette. Les cartes mises de côté sont un résultat: une carte que personne ne sait où placer signale un intitulé obscur ou un contenu sans public.
Une dérive fréquente consiste à corriger le participant ou à laisser entendre qu'un groupe est plus juste qu'un autre. Le facilitateur qui souffle une catégorie recueille sa propre architecture. Sa seule intervention légitime porte sur la compréhension d'un mot.
Analyser les tris
Les données brutes sont, pour chaque participant, la liste de ses groupes avec les cartes qu'ils contiennent et l'intitulé qu'il leur a donné.
La lecture par groupes (items-by-groups dans les outils) rassemble les intitulés proposés et les cartes que chacun attire. Elle travaille le vocabulaire: quand douze participants sur vingt-deux écrivent « Habiter » et cinq « Domicile », le mot des utilisateurs est connu.
La lecture par paires (items-by-items dans les outils) compte, pour chaque paire de cartes, combien de participants les ont rangées ensemble. Ce décompte forme une matrice de similarité, que l'on soumet à une classification ascendante hiérarchique. Le résultat se lit sur un dendrogramme, arbre dans lequel deux cartes se rejoignent à une hauteur qui traduit la fréquence de leur rapprochement: plus la jonction se fait bas, plus l'accord est franc.
Hudson relève une limite propre au dendrogramme: chaque élément est rattaché à une seule branche. Une carte que la moitié du panel range en A et l'autre moitié en B se retrouve arbitrairement d'un côté, et le désaccord, qui est une information de conception, disparaît de la sortie. La parade est de conserver la matrice de similarité et d'y chercher les paires dont le score tourne autour de la moitié du panel.
L'analyse standard livre un seul niveau de regroupement. Une hiérarchie à plusieurs étages est mal servie par les outils courants et se traite mieux quand une partie de l'arborescence est fixée d'avance.
Les cartes sont enfin triées hors contexte, sans page autour, sans hiérarchie visuelle, sans moteur de recherche. Les groupes obtenus disent comment les gens classent, ce qui ne coïncide pas toujours avec la façon dont ils navigueraient dans le produit en service.
Considérations IA
L'aide la plus rentable se situe en amont de la séance. Un modèle de langage dédoublonne un inventaire de plusieurs centaines de pages, propose pour chaque famille pressentie un petit nombre de représentants et signale les intitulés dont la racine lexicale se répète. Sur un site suisse multilingue, il normalise les libellés français, allemands et italiens pour qu'un même jeu de cartes serve trois panels comparables. En aval, il code les transcriptions des séances modérées et rapproche les intitulés synonymes.
Une chose lui est interdite: trier les cartes à la place des participants. Un modèle sollicité pour produire le regroupement rend la structure implicite de son corpus d'entraînement, quand la technique existe pour mesurer celle du public visé. La même prudence vaut pour les intitulés de catégories qu'un modèle suggère: ils sont plausibles parce qu'ils sont fréquents ailleurs, ce qui est le contraire du vocabulaire local recherché.
Les transcriptions de séances modérées portent des propos identifiables et parfois des données personnelles. Les confier à un service externe engage les obligations suisses de protection des données au sens de la nLPD: outil interne ou approuvé, sinon anonymisation avant tout traitement automatique.
Exemples
Une commune romande refond la navigation de son site: les 62 prestations en ligne relevées dans l'inventaire de contenu ont été soumises à un tri ouvert, non modéré, par 22 habitants recrutés sur trois tranches d'âge.
| Groupe nommé par les participants | Cartes le plus souvent rassemblées | Panel concerné |
|---|---|---|
| Habiter et déménager | annonce d'arrivée, changement d'adresse, attestation de domicile, macaron de stationnement | 19 / 22 |
| Construire et rénover | demande de permis de construire, mise à l'enquête, taxe de raccordement, dépôt de gravats | 18 / 22 |
| Famille et école | inscription à l'école obligatoire, accueil parascolaire, allocations familiales, camp de vacances | 16 / 22 |
| Impôts et taxes | acompte d'impôt, taxe au sac, facture de l'eau, taxe de séjour | 14 / 22 |
| Sans groupe stable | annonce d'un chien: rangée sous « Habiter et déménager » par 11 habitants, sous « Impôts et taxes » par 9 | partage 11 / 9 |
Les quatre premiers groupes se lisent comme des rubriques de premier niveau candidates. La lecture par paires du même panel chiffre leur solidité: attestation de domicile et changement d'adresse ont été rangées ensemble par 21 habitants sur 22, inscription à l'école obligatoire et accueil parascolaire par 20. À ce niveau, la rubrique est acquise et la discussion porte sur son intitulé.
La carte litigieuse se lit sur la même matrice. Annonce d'un chien et acompte d'impôt obtiennent 9 sur 22; annonce d'un chien et attestation de domicile, 11 sur 22. Deux scores voisins de la moitié du panel signalent un partage que le dendrogramme trancherait sans le dire. La suite est une décision de conception plutôt qu'un arbitrage statistique: placer la prestation aux deux endroits ou la ranger d'un côté et la rendre trouvable de l'autre par un renvoi.
Visualisations
Dans les tris bruts, on cherche les cartes qu'un participant a mises de côté et celles qu'il a déplacées plusieurs fois. Dans la matrice de similarité, on va d'abord aux scores voisins de la moitié du panel, qui marquent les partages. Dans le dendrogramme, on lit la hauteur des jonctions avant les branches: c'est elle qui dit si un groupe tient. La matrice reste ouverte à côté du dendrogramme pendant tout l'arbitrage, puisqu'elle est la seule des trois à conserver les désaccords.
Chaîne d'analyse d'un tri de cartes
des tris bruts au dendrogramme
C et D: 1 sur 3, un partage entre deux branches du dendrogramme.
Coût
| Phase | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Préparation | Élevé | Inventaire de contenu, sélection des représentants, rédaction des intitulés, recrutement du panel. Le tri dure une heure, le choix de ce qui figure sur les cartes prend des jours. |
| Exécution | Faible à moyen | Faible en tri non modéré, où la séance se déroule sans intervention; moyen en tri modéré, où chaque séance mobilise un facilitateur pendant 20 à 60 minutes selon le nombre de cartes. |
| Documentation | Moyen | Matrice de similarité, dendrogramme, arborescence proposée avec la justification des écarts. Un outil en ligne produit les deux premiers automatiquement. |
Outils
Le dispositif minimal est un jeu de fiches cartonnées, un feutre et une table, complété par un tableur pour saisir les tas et calculer les cooccurrences. Il convient à une poignée de séances modérées en présentiel; la transcription manuelle en fixe la limite.
Les plateformes spécialisées, OptimalSort d'Optimal Workshop, UXtweak, Maze, kardSort, couvrent les trois variantes, hébergent le tri non modéré et livrent la matrice de similarité et le dendrogramme sans traitement supplémentaire. Un tableau blanc numérique, Miro ou Mural, dépanne pour un tri modéré à distance mais n'analyse rien: les tas se ressaisissent ensuite.
Pour une organisation suisse, le lieu d'hébergement des données oriente le choix quand le panel est identifiable ou que les contenus triés ne sont pas publics. Un tri non modéré sur un outil hébergé hors de Suisse se conduit avec des participants pseudonymisés. L'analyse se refait aussi à la main: la classification ascendante hiérarchique se calcule dans R ou dans Python à partir de la seule matrice de similarité exportée.
Sources
- Hudson, W., « Card Sorting », dans The Encyclopedia of Human-Computer Interaction, 2e éd., Interaction Design Foundation, 2014: historique documenté de la méthode, définition des trois variantes, analyse et limites. Chapitre en ligne.
- Spencer, D., Card Sorting: Designing Usable Categories, Rosenfeld Media, 2009: le seul ouvrage entièrement consacré à la technique, référence de la profession pour planifier, conduire et exploiter un tri. Page de l'éditeur.
- Tullis, T. et Wood, L., « How Many Users Are Enough for a Card-Sorting Study? », UPA 2004 Conference, Minneapolis, 2004 (Usability Professionals' Association): l'étude d'où viennent les nombres de participants.
- Nielsen Norman Group, « Card Sorting: Uncover Users' Mental Models for Better Information Architecture »: définition et cadrage de la technique.
- Nielsen Norman Group, « Card Sorting: Pushing Users Beyond Terminology Matches »: le regroupement par ressemblance de mots et les parades du facilitateur.

