Matrice d'évaluation de l'engagement des parties prenantes
La matrice d'évaluation de l'engagement des parties prenantes (stakeholder engagement assessment matrix) compare, pour chaque partie prenante d'un projet, son niveau d'engagement actuel et le niveau que l'équipe de projet juge nécessaire au succès. Les deux niveaux se lisent sur une échelle: non informé, résistant, neutre, favorable, moteur. Une lettre C marque le niveau actuel, une lettre D le niveau désiré. L'écart entre les deux lettres désigne les parties prenantes à faire évoluer et mesure la distance à parcourir. Le PMBOK Guide range la matrice parmi les outils de deux processus: planifier l'engagement des parties prenantes et le suivre.
Objectif
La matrice d'évaluation de l'engagement des parties prenantes est un tableau à double entrée: une ligne par partie prenante, une colonne par niveau d'engagement.
La matrice répond à une question que les autres outils laissent ouverte: quelles parties prenantes faut-il faire changer de position et jusqu'où? La liste des parties prenantes dit qui est concerné. La matrice des parties prenantes classe chacun selon son pouvoir et son intérêt, puis en déduit l'attention qu'il mérite. La matrice d'évaluation de l'engagement mesure l'attitude de chacun envers le projet et lui fixe une cible.
Elle aide l'équipe à décider où porter l'effort de communication et avec quelle intensité. Le livrable est la matrice remplie et datée. Elle alimente le plan d'engagement des parties prenantes, souvent appelé plan de gestion des parties prenantes, qui traduit chaque écart en actions, responsables et échéances.
Pour l'analyste métier, la matrice signale aussi un risque d'élicitation. Une partie prenante qui détient des exigences et reste «non informée» ou «résistante» fournit en séance des réponses incomplètes ou conteste le cadre de l'exercice. L'analyste planifie les entretiens et les ateliers avec elle une fois l'écart travaillé.
Usage
Quand l'utiliser
- Plan d'engagement à établir: fixer pour chaque partie prenante un niveau visé avant d'en écrire les actions.
- Projet qui change des pratiques de travail: nommer les résistances attendues avant le déploiement.
- Budget de communication limité: concentrer l'effort sur les écarts des parties prenantes capables de bloquer le projet.
- Revue de phase ou comité de pilotage: vérifier que les niveaux actuels se rapprochent des niveaux visés.
- Changement de sponsor, de périmètre ou d'organisation: réévaluer les niveaux actuels, qui ont pu bouger.
Quand ne pas l'utiliser
- Parties prenantes pas encore identifiées: la matrice n'a aucune ligne à remplir, établir d'abord la liste des parties prenantes.
- Question de priorité ou d'attention: la matrice ne mesure ni le pouvoir ni l'intérêt, utiliser la matrice des parties prenantes.
Description
Deux marques par ligne
Les lignes viennent du registre des parties prenantes: une personne ou un groupe par ligne. Les colonnes portent les cinq niveaux d'engagement, toujours rangés du moins engagé au plus engagé. Dans chaque ligne, l'équipe inscrit un C dans la colonne du niveau actuel (current) et un D dans celle du niveau désiré (desired). Le PMBOK Guide définit D comme le niveau que l'équipe juge indispensable au succès du projet.
Une ligne peut porter C et D dans la même case: la partie prenante est déjà là où le projet en a besoin, et l'effort se limite à l'y maintenir. Sinon, la distance entre les deux lettres mesure le chemin à parcourir. Pour maintenir une partie prenante à son niveau, l'équipe la garde dans la cadence ordinaire du plan de communication et relit sa ligne quand le sponsor change ou que le périmètre bouge.
Cinq niveaux sur une seule échelle
| Niveau | Définition du PMBOK Guide | Signes observables |
|---|---|---|
| Non informé (unaware) | Ignore le projet et ses effets possibles. | Ne cite jamais le projet; découvre le sujet quand on le lui présente. |
| Résistant (resistant) | Connaît le projet et ses effets, s'oppose aux changements qu'il apporte. | Objections répétées, validations retardées, séances manquées, demandes de report. |
| Neutre (neutral) | Connaît le projet, sans le soutenir ni s'y opposer. | Assiste sans intervenir; répond aux demandes sans les devancer. |
| Favorable (supportive) | Connaît le projet et ses effets, soutient le travail et ses résultats. | Libère ses collaborateurs, relaie les messages du projet, valide dans les délais. |
| Moteur (leading) | Connaît le projet et ses effets, s'engage activement pour qu'il réussisse. | Défend le projet là où l'équipe n'a pas accès, arbitre, lève des obstacles de sa propre initiative. |
Les cinq niveaux forment une échelle ordonnée. Le premier se distingue des quatre autres par la connaissance: la partie prenante non informée n'a pas encore d'attitude envers le projet. Les quatre suivants supposent qu'elle connaît le projet et la classent par degré de soutien, de l'opposition à l'engagement actif. Le guide ne formule pas cet ordre, mais la figure 5-23 range les colonnes de «non informé» à «moteur».
Un écart se compte en colonnes: un C à «non informé» et un D à «neutre» font un écart de deux niveaux. Depuis «non informé», le premier travail est toujours d'informer, quelle que soit la cible. Une fois informée, la partie prenante prend position à l'un des quatre autres niveaux, et l'équipe relit son C.
Établir le niveau actuel
Le C est une observation. L'analyste ou le chef de projet le tire de ce que la partie prenante a fait: présence aux séances, délais de validation, décisions prises ou reportées, propos tenus devant ses équipes. Ce qu'elle déclare en séance pèse moins que ce qu'elle fait ensuite. L'analyse des parties prenantes, que le PMBOK Guide place en amont, fournit une partie de ces informations: elle consigne pour chacun ses attentes et son attitude, soit son degré de soutien au projet. Un entretien individuel complète le tableau quand les traces manquent.
Deux membres de l'équipe évaluent chaque ligne séparément, puis confrontent leurs choix. Un désaccord d'un niveau se tranche par la discussion. Un désaccord de deux niveaux signale que l'un des deux ignore un fait, qu'il faut trouver avant de noter. À côté de chaque C, une phrase consigne le fait qui le justifie. Sans elle, la revue suivante ne peut pas dire si la personne a changé ou l'évaluateur.
Fixer le niveau désiré
Le D est une décision. L'équipe le fixe par partie prenante, selon ce que le projet attend d'elle: une validation, des ressources, un relais auprès d'une équipe, une absence d'opposition. Le niveau désiré est le plus bas niveau qui couvre cette attente. Chaque niveau supplémentaire se paie en temps d'équipe et en sollicitations, et la plupart des parties prenantes n'ont pas à conduire le projet. Une commission du personnel neutre suffit souvent; un sponsor seulement favorable suffit rarement.
Le pouvoir de la partie prenante règle en partie la hauteur du D. Un acteur capable d'arrêter le projet justifie un D élevé et l'effort qui l'accompagne. Un acteur périphérique peut rester neutre sans dommage. La matrice des parties prenantes fournit ce classement, et l'équipe lit les deux matrices ensemble. À côté de chaque D, une phrase consigne ce que le projet attend de la personne. Cette phrase devient l'objectif de l'action d'engagement.
Lire l'écart
Le PMBOK Guide dit seulement que l'écart oriente le niveau de communication nécessaire. La taille de l'écart donne un premier tri. Les niveaux qu'il traverse décident de l'effort, parce que chaque passage demande un autre travail. Le pouvoir de la partie prenante décide de la priorité. Cette lecture par passage relève de la pratique.
| Passage | Travail | Action type |
|---|---|---|
| Non informé vers tout autre niveau | Informer | Présenter le projet, ses effets sur la partie prenante et son calendrier; relever la position qu'elle prend. |
| Résistant vers neutre | Traiter une objection | Entendre l'objection, la consigner, modifier la solution ou expliquer pourquoi elle reste. |
| Neutre vers favorable | Montrer un bénéfice | Relier le projet à un objectif de la partie prenante; l'associer à une décision qui la touche. |
| Favorable vers moteur | Demander un rôle | Confier une responsabilité: arbitrer, présenter le projet, porter un message. |
Le passage de «résistant» à «neutre» est le plus coûteux de l'échelle. Tant que l'objection reste sans réponse, chaque message d'information confirme au résistant que l'équipe ne l'écoute pas. Pour les parties prenantes qui ne soutiennent pas le projet, le PMBOK Guide propose de faire suivre l'évaluation de l'engagement d'une évaluation des styles de communication. Elle précise la forme, le canal et le contenu des messages à leur adresser.
Chaque écart devient une ligne du plan d'engagement: la partie prenante, le passage visé, l'action, le responsable et l'échéance. Le PMBOK Guide range la matrice dans deux processus: Plan Stakeholder Engagement produit ce plan; Monitor Stakeholder Engagement suit la réduction des écarts.
Refaire l'évaluation
La matrice se remplit plusieurs fois au cours d'un projet. À chaque revue, l'équipe réévalue les C sur des faits nouveaux et garde les D, sauf si le projet a changé. Un C immobile après deux revues signale une action inefficace. L'équipe change l'action avant la revue suivante.
Un D bouge quand ce que le projet attend de la personne bouge: un changement de périmètre, une nouvelle phase, un sponsor remplacé. Une ligne s'ajoute quand le registre s'enrichit. L'équipe conserve les versions datées. En comparant deux versions, elle voit quels écarts se ferment, stagnent ou s'ouvrent.
Ce qui fausse la matrice
Un «neutre» par défaut. Faute de fait, l'évaluateur inscrit «neutre». La ligne cache alors aussi bien une partie prenante non informée qu'une résistante silencieuse, et aucune des deux ne reçoit d'action. Sans fait, l'évaluateur inscrit «?» à la place du C et planifie l'entretien qui fournira le fait.
Des D tous en «moteur». La matrice ne hiérarchise plus rien: les écarts qui menacent le projet reçoivent la même attention que ceux sans enjeu.
Un groupe qui cache ses divisions. Une ligne «cheffes d'équipe» fond deux cheffes favorables et trois résistantes en un «neutre» qui ne décrit personne. Quand un groupe se divise, l'équipe scinde sa ligne.
Une matrice diffusée. Une personne qui se découvre notée «résistante» dans un document partagé se durcit. Seuls l'équipe et le sponsor consultent la matrice. L'évaluation de l'attitude d'une personne nommée est aussi une donnée personnelle: au sens de la loi fédérale sur la protection des données (LPD) dans une organisation privée, au sens de la loi cantonale dans un organe public cantonal ou communal. La personne peut demander à l'organisation les données qu'elle détient sur elle (art. 25 LPD; les lois cantonales prévoient le même droit d'accès). Un accès restreint ne garantit donc pas que la matrice reste interne. Chaque C décrit un fait que la personne pourrait lire: «a reporté deux validations», pas «bloque tout».
Considérations IA
Un modèle de langage peut proposer un premier C à partir des comptes rendus de séance et des échanges écrits. L'appendice X3 du PMBOK Guide décrit cet usage sous le nom d'analyse du sentiment des parties prenantes (stakeholder sentiment analysis): des outils de traitement du langage lisent courriels, messageries, comptes rendus et réseaux sociaux pour déterminer ce que ressentent les parties prenantes. Le modèle repère les objections répétées, les validations tardives, les sujets sur lesquels une personne se tait. Pour chaque écart, il rédige une première version des messages et des actions, adaptée au passage visé. Entre deux revues, il compare les deux versions de la matrice et liste les écarts qui se ferment ou s'ouvrent.
Le modèle lit ce qui est écrit. Une résistance exprimée dans un couloir lui échappe, comme une adhésion affichée en séance puis démentie dans les actes. Son C reste une hypothèse que l'équipe vérifie avant de l'inscrire. Le D reste une décision de l'équipe et du sponsor, puisqu'il fixe ce que le projet attend d'une personne.
Restent les données. Dans un projet interne, la plupart des parties prenantes sont des employés de l'organisation. Chez un employeur privé, l'art. 328b CO limite les données qu'il traite sur eux à celles qui portent sur leur aptitude à l'emploi ou qu'exige le contrat de travail; dans un organe public, la loi cantonale sur le personnel ou sur la protection des données fixe ce cadre. L'art. 26 OLT 3 interdit les systèmes destinés à surveiller leur comportement au poste de travail. Un modèle qui lit leurs courriels et leurs messageries pour noter leur attitude sort du premier cadre et s'approche du second. L'équipe limite donc l'entrée du modèle aux comptes rendus et aux documents rédigés pour le projet. Avant toute analyse, elle consulte le conseiller à la protection des données et n'utilise qu'un outil que l'organisation a validé.
Exemples
La matrice ci-dessous montre qu'un même écart peut demander deux travaux différents. Une organisation d'aide et de soins à domicile remplace son logiciel de planification des tournées. Le nouveau logiciel calcule les tournées que les infirmières cheffes d'équipe établissaient à la main.
Directrice des soins (sponsor)
a porté le budget; laisse l'équipe arbitrer seule les conflits de planning
Infirmières cheffes d'équipe
craignent de perdre la main sur les tournées
Service informatique
suit le projet sans y affecter personne
Préposée cantonale à la protection des données
pas encore saisie; le logiciel traite des données de santé
Commission du personnel
informée, sans position
C niveau actuel · D niveau désiré
Les cheffes d'équipe connaissent le projet et s'y opposent, parce qu'il leur retire une tâche qui faisait leur expertise. La préposée cantonale à la protection des données, au même écart de deux niveaux, ignore encore le projet.
| Partie prenante | Passage visé | Action | Responsable | Échéance |
|---|---|---|---|---|
| Infirmières cheffes d'équipe | Résistant vers favorable | Entendre l'objection en séance; confier aux cheffes le paramétrage des règles de tournée. | Cheffe de projet | Avant le paramétrage du logiciel |
| Préposée cantonale à la protection des données | Non informé vers neutre | Séance de présentation; remise du dossier sur le traitement des données de santé. | Analyste métier | Avant la signature du contrat avec le fournisseur |
Visualisations
Les colonnes gardent le même ordre d'une version à l'autre, de «non informé» à «moteur», pour que deux versions se comparent. C et D s'écrivent en lettres, même quand une couleur les distingue: la matrice s'imprime souvent en noir et blanc pour le comité. L'en-tête porte la date de la revue. Quand un dessin montre deux versions, l'ancien C apparaît estompé et le nouveau en plein, relié au premier par une flèche.
Trois mois plus tard, l'équipe refait l'évaluation. Trois écarts se sont fermés. Celui des cheffes d'équipe s'est réduit, de «résistant» à «neutre». Un écart s'est ouvert: la commission du personnel est passée à «résistant» quand les nouvelles tournées ont modifié les horaires. Son D reste «neutre», et une action entre dans le plan.
Revue 1 · Revue 2, trois mois plus tard
Directrice des soins (sponsor)
a porté le budget; laisse l'équipe arbitrer seule les conflits de planning
Infirmières cheffes d'équipe
craignent de perdre la main sur les tournées
Service informatique
suit le projet sans y affecter personne
Préposée cantonale à la protection des données
pas encore saisie; le logiciel traite des données de santé
Commission du personnel
horaires modifiés par les nouvelles tournées
C1 avant (estompé) · C2 après (plein) · D niveau désiré
Coût
| Dimension | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Préparation | Faible | La matrice reprend les lignes du registre des parties prenantes. |
| Exécution | Moyen | Chaque C demande des faits, parfois un entretien; les D demandent une séance avec le sponsor. |
| Documentation | Faible | Une page, une phrase par C et par D, une version datée par revue. |
Outils
Un tableur suffit: une ligne par partie prenante, cinq colonnes de niveaux, une colonne pour le fait qui justifie le C, une autre pour l'attente qui justifie le D, une dernière pour la date. Une mise en forme conditionnelle colore les cases entre C et D. Un onglet par revue conserve l'historique.
En séance, un tableau blanc, physique ou en ligne comme Miro ou Mural, permet à deux évaluateurs de poser leurs lettres séparément avant de les confronter.
Un logiciel de gestion de projet ou de gestion des parties prenantes convient s'il porte deux attributs par partie prenante, «niveau actuel» et «niveau désiré», avec un droit d'accès plus étroit que celui du reste du registre. Il sert l'organisation qui tient déjà son registre dans un tel outil.
Sources
- Project Management Institute (2025), A Guide to the Project Management Body of Knowledge (PMBOK Guide), 8e édition: §2.5.2.2 Plan Stakeholder Engagement et §2.5.2.6 Monitor Stakeholder Engagement pour la place de la matrice parmi les outils de représentation des données; Section 5 Tools and Techniques, entrée «Stakeholder engagement assessment matrix» et figure 5-23 pour la définition, les cinq niveaux, les marques C et D et le rôle de l'écart; entrée «Stakeholder analysis» pour l'attitude consignée par partie prenante; entrée «Communication styles assessment» pour l'évaluation qui peut suivre celle de l'engagement; appendice X3, tableau X3-1, pour l'analyse du sentiment des parties prenantes.

