Analyse documentaire
L'analyse documentaire (document analysis, BABOK 10.18) élicite l'information de business analyse dans les documents que l'organisation possède déjà: règlements, manuels, contrats, tickets d'incident, écrans, exports de données, lois et normes de branche. L'analyste y sélectionne les sources, les apprécie, en extrait les constats et les consigne. Elle sert trois emplois que le BABOK distingue: comprendre le contexte d'un besoin, établir comment et pourquoi une solution existante fonctionne comme elle le fait et confronter à l'écrit ce qui a été dit en entretien. Son artefact est une grille à six colonnes, une ligne par constat, où la citation littérale et le jugement de l'analyste occupent deux colonnes séparées et où l'absence de document est elle-même un constat. Elle se conduit avant d'occuper le temps des autres, et son coût se contrôle au tri.
Objectif
L'analyse documentaire répond à une question posée avant toute autre élicitation: que savons-nous déjà, par écrit, avant de commencer à interroger des personnes. Elle tire de la matière que l'organisation détient déjà l'information que l'analyste devrait sinon aller chercher en entretien, en atelier ou en observation, et elle le fait sans mobiliser le temps de qui que ce soit. Sa question miroir compte autant: qu'est-ce que le dossier écrit ne dit pas. Les deux réponses commandent la suite du plan d'élicitation.
La technique produit quatre livrables. Le premier est une image documentée de l'état actuel, règles, procédures, données et contraintes, qui survit au départ des experts métier. Le deuxième est un socle de preuve traçable: chaque constat est rattaché à une source nommée, datée, versionnée et citable, donc défendable le jour où une partie prenante le conteste. Le troisième, et c'est le plus rentable, est la liste des questions qui valent d'être posées, celles que l'écrit laisse ouvertes: un atelier préparé par une analyse documentaire coûte moins cher et rend davantage. Le quatrième est un journal des conflits et des lacunes, qui aiguille les inconnues restantes vers la technique d'élicitation capable de les lever.
Usage
Quand l'utiliser
- Solution à remplacer ou à étendre: la documentation technique et procédurale porte le comportement actuel que personne ne se rappelle.
- Experts métier partis ou indisponibles: l'écrit est le seul témoin survivant des choix passés, le BABOK le nomme explicitement.
- Domaine réglementé: la loi, l'ordonnance et la CCT sont des sources d'exigences.
- Avant les entretiens et les ateliers: arriver informé raccourcit l'élicitation et relève la qualité des questions.
- Constat d'entretien à trianguler: un écrit daté confirme ou contredit ce qui a été dit en séance.
- Exigences de données d'un système de remplacement: formulaires, écrans, rapports et exports donnent les champs, les formats et les volumes.
- Hiérarchie marquée, sécurité psychologique faible: la technique n'oblige personne à contredire un supérieur en séance.
- Diligence raisonnable, audit, revue après incident: le dossier écrit est l'objet même de l'étude.
Quand ne pas l'utiliser
- Terrain vierge, conception d'un état futur: aucun existant à lire, conduire des ateliers, du brainstorming ou du prototypage.
- Documentation réputée périmée ou jamais tenue: la source égare, préférer l'observation et l'entretien.
- Décision courte et peu coûteuse: lire quarante documents pour trancher deux jours de développement est disproportionné, un entretien suffit.
Description
Les trois emplois de la technique
Le BABOK distingue trois usages, et les confondre fait manquer la source utile. La recherche de contexte éclaire l'environnement d'un besoin d'affaires: études de marché, normes de branche, organigrammes, notes internes, rapports d'activité. La recherche sur la solution existante établit comment un système fonctionne aujourd'hui et pourquoi il a été construit ainsi: règles métier, documentation technique, supports de formation, rapports d'incident, exigences antérieures, manuels de procédure. La validation confronte un constat d'entretien ou d'observation à l'écrit, et c'est la triangulation: ce qu'une personne rapporte de bonne foi et ce que le règlement prescrit divergent régulièrement, et la divergence est un constat de plein droit.
Le BABOK range en outre le data mining (10.14) parmi les approches de l'analyse documentaire. Quand la source est un jeu de données plutôt qu'un texte, la technique garde sa nature et change d'instrument: c'est son bras quantitatif.
La conduite en cinq temps
La technique se conduit comme une chaîne filtrante à sorties. Cinq temps s'enchaînent: inventorier les sources candidates, trier ces sources sur quatre critères en écartant explicitement celles qui échouent, relever les constats dans une grille, rapprocher les constats entre eux pour en extraire doublons, conflits et lacunes, puis consigner le tout dans les livrables qui le porteront. Les deux sorties latérales de cette chaîne font la valeur de la technique: le rejet motivé au tri, qui contient le coût, et le renvoi vers une autre technique d'élicitation quand un conflit ou une lacune dépasse ce que l'écrit peut trancher.
Préparer: le cadrage et l'accès aux sources
La préparation commence par une phrase écrite: les sujets auxquels l'analyse doit répondre. Sans cette liste, le corpus n'a pas de bord, et la limite que le BABOK nomme le premier, la surcharge d'information, se produit immédiatement. Les sujets sont ce qui autorise à ne pas lire un document.
Vient l'inventaire des sources candidates et de leurs dépositaires, internes (règlements, manuels, tickets d'incident, exigences antérieures, écrans, exports, contrats) et externes (lois, ordonnances, normes de branche, conventions collectives, études de marché). Puis l'obtention de l'accès: droits, confidentialité et, dès que des données personnelles sont en jeu, base légale du traitement. C'est un poste de coût, régulièrement oublié dans l'estimation, et il se budgète séparément de la lecture.
Le BPM CBOK de l'ABPMP, qui aborde le corpus du côté des processus, ajoute deux types de sources à cet inventaire. Les journaux de transaction et d'audit comptent parmi la documentation écrite à réunir sur un processus, avec ce qui a été produit lors de sa création et ses schémas. Les rapports d'audit y figurent aussi, pour les points de contrôle de l'organisation qu'ils identifient.
Un projet conduit sous HERMES, la méthode de gestion de projet de la Confédération, donne à cet inventaire un point de départ écrit: chaque description de tâche y suit une structure fixe dont une rubrique, les conditions préalables (Grundlagen), énumère, lorsqu'elle est renseignée, les résultats déjà produits dont la tâche a besoin en entrée. Pour la tâche qu'il soutient, l'analyste dispose alors d'une liste nommée des résultats à réunir, qu'il reprend et complète par ses propres sources.
Quand la source est de la donnée plutôt qu'un texte, le BABOK demande en préparation deux définitions supplémentaires, et elles décident de ce qu'on va chercher. Les classes de données sont les catégories d'information que la question exige: identités, temps de travail, absences, salaires, pièces de frais. Les grappes de données sont les éléments regroupés par une relation logique: le dossier collaborateur est une grappe, il rassemble l'identité, le contrat, les relevés d'horaire et les notes de frais. Nommer la grappe avant de la lire est ce qui fait apparaître qu'elle est hétérogène: ses éléments viennent de sources différentes et ils n'obéissent pas aux mêmes règles de conservation. Une grappe traitée comme un bloc produit une exigence fausse; la même grappe décomposée en classes produit l'exigence juste. C'est aussi le point de jonction avec le bras quantitatif: sans classes ni grappes définies, le data mining (10.14) n'a pas de périmètre, exactement comme la lecture n'en a pas sans liste de sujets.
Chaque source candidate est ensuite appréciée sur quatre critères, ceux du BABOK, avant qu'une ligne en soit lue en détail. Elle est pertinente si elle porte sur les sujets cadrés. Elle est actuelle si elle est encore en vigueur, ce qui se juge sur la date et la version. Elle est authentique si elle est bien ce qu'elle prétend être: un auteur identifié, une provenance, une version officielle plutôt qu'un projet resté en circulation. Elle est crédible si elle est exacte et sincère, le critère le plus exigeant: un manuel de formation décrit le processus voulu, un rapport d'incident décrit le processus réel et les deux sont sincères sans dire la même chose.
La recherche documentaire académique ajoute un cinquième critère que le BABOK laisse de côté et que le praticien paie cher: la représentativité. Les documents qui vous parviennent sont ceux que quelqu'un a conservés. Une archive de réclamations clients est une archive des réclamations écrites, une procédure retrouvée est celle qu'on a jugé bon de garder et le corpus survivant n'est pas un échantillon aléatoire de la réalité. Le constat tiré d'un document est vrai de ce document, sa généralité reste à établir.
Le tri produit un artefact, le registre des sources, et il porte les motifs de rejet autant que les motifs de conservation. Consigner « le manuel de formation de 2016 n'a pas été lu, il décrit une version du système remplacée en 2021 » est un constat défendable; l'omettre laisse croire à un oubli.
| Source candidate | Pertinente | Actuelle | Authentique | Crédible | Décision et motif |
|---|---|---|---|---|---|
| OLT 1 (RS 822.111), art. 73 et 73a | oui | oui | oui | oui | Retenue. Texte officiel consolidé, source de droit directement opposable. |
| CO (RS 220), art. 958f | oui | oui | oui | oui | Retenue. Idem, pour le volet comptable du dossier collaborateur. |
| Convention collective de branche en vigueur | oui | oui | oui | oui | Retenue. Condition d'application de l'art. 73a OLT 1: sans elle, la renonciation à l'enregistrement du temps de travail est nulle. |
| Règlement du personnel, version 2019 (en vigueur) | oui | oui | oui | réserve | Retenue sous réserve. Paraphrase la loi et s'en écarte. Aucune exigence n'en est tirée sans confrontation au texte légal, et l'écart lui-même est un constat. |
| Manuel de formation du système actuel, 2016 | oui | non | oui | réserve | Écartée. Décrit une version du système remplacée en 2021. Motif consigné: le rejet est un constat. |
| Export de paie 2025 (colonnes du SIRH) | oui | oui | oui | oui | Retenue. Donne l'état réel des données, là où les autres sources donnent l'état documenté. |
Relever: la grille d'analyse documentaire
La revue elle-même se fait document par document, en notant les constats par sujet, et elle se consigne dans une grille d'analyse documentaire dont le BABOK fixe les colonnes: sujet · type · source · extrait verbatim · critique · suite à donner. C'est l'artefact de la technique.
Une ligne par constat
Un règlement du personnel produit huit constats sur cinq sujets: il occupe huit lignes. Une grille organisée par document se relit dans l'ordre des sources, alors que le travail se fait dans l'ordre des sujets, et le rapprochement devient impossible.
La colonne verbatim porte la citation exacte, avec sa référence d'article, de page ou de version
Elle n'accueille aucune reformulation, et une coupe dans la citation se marque par des points de suspension entre crochets, à l'endroit exact où l'on coupe. Six semaines plus tard, quand un responsable conteste un constat, seule une citation référencée survit à la discussion: la paraphrase, elle, se discute indéfiniment. C'est la colonne qui rend l'analyse auditable. C'est celle que l'on abîme en premier quand on est pressé.
La colonne critique ne porte que le jugement de l'analyste
Ce que la source implique, ce qu'elle contredit, ce qu'elle omet, ce qu'elle vaut. Fusionner les deux colonnes détruit ce que la séparation garantit: que le lecteur puisse distinguer d'un coup d'œil ce que le document dit de ce que l'analyste en conclut. La colonne suite à donner ferme la ligne en la rendant actionnable: exigence à écrire, conflit à trancher avec telle personne, lacune à porter en entretien.
Rapprocher les constats entre eux
La grille se trie par sujet, et trois figures apparaissent. Le doublon: deux sources disent la même chose, on les fusionne en gardant la source qui fait autorité, l'autre reste au registre. Le conflit: deux sources se contredisent, ou une source contredit ce qui a été dit en entretien. Un conflit ne se tranche pas à la lecture, il se triangule, en interrogeant l'auteur de la source ou en observant la pratique réelle. Le conflit entre un document interne et le texte légal qu'il paraphrase est le plus fréquent et le plus utile: il révèle une non-conformité que personne n'avait vue.
Le BABOK nomme parmi les limites de la technique que l'auteur d'un document n'est pas toujours joignable pour répondre aux questions. C'est le revers exact de sa force: on lance souvent l'analyse documentaire parce que les experts sont partis. La triangulation par l'auteur suppose donc un auteur, et l'auteur manque au moment même où l'écrit devient indispensable. Quand ni l'auteur ni la pratique observable ne sont accessibles, le conflit ne se tranche pas: il se porte. La colonne suite à donner gagne ici sa raison d'être, en transportant la question ouverte, nommée, datée et rattachée à ses deux sources contradictoires, jusqu'à l'instance qui l'arbitrera. Un conflit transporté est un risque connu, qu'un comité peut décider d'assumer. Un conflit tranché à la lecture par l'analyste seul est une décision prise sans mandat, et elle se découvre en production.
La lacune est le troisième cas, le constat le plus mal exploité de la technique. Un sujet cadré sur lequel le corpus ne dit rien est une information. Elle s'écrit dans la grille, avec « aucune documentation trouvée » en source, et elle s'aiguille: recherche complémentaire, descente au niveau des sous-sujets ou renvoi vers un entretien, une observation ou un atelier. Une lacune se trouve en confrontant le corpus à la liste des sujets: c'est pour cela que la liste des sujets est écrite avant la première lecture.
Consigner: du constat au livrable
Le BABOK pose, au moment de verser les constats dans un produit de travail, deux jugements. Le contenu et le niveau de détail conviennent-ils au destinataire visé: la grille est un instrument de travail, et un comité de pilotage reçoit ce qu'elle produit plutôt qu'elle-même. Et le matériau gagne-t-il à être transformé en support visuel: graphique, modèle, flux de processus, table de décision. Le destinataire commande aussi une précaution: un constat qui contredira le récit public d'un dirigeant se valide auprès de l'auteur de la source avant d'être diffusé, et il se diffuse ensuite tel quel.
Les constats migrent alors vers les artefacts qui les porteront durablement: règles métier (10.9), entrées de dictionnaire de données (10.12), modèles de données (10.15) et diagrammes de flux (10.13), tables de décision, exigences. Chacun conserve un lien de traçabilité vers le document source et sa version. C'est ce lien seul qui permet un an plus tard de répondre à « d'où sort cette exigence » et de la réviser quand l'ordonnance qui la fondait est modifiée.
Ce qui fait échouer l'exercice
Tout lire
Sans périmètre de sujets, le corpus s'étend jusqu'à épuisement du budget, et la surcharge d'information que le BABOK nomme parmi les limites de la technique arrive avant les constats. Le remède est en amont: les sujets, écrits d'abord.
Prendre le document pour la vérité
La documentation donne l'état documenté, l'observation donne l'état pratiqué et les deux divergent. L'écart entre le manuel de procédure et le geste réel du collaborateur est souvent le constat le plus précieux de l'étude, et il n'apparaît qu'à la condition d'aller voir.
Paraphraser dans la colonne verbatim
La piste d'audit disparaît et avec elle la capacité de défendre le constat. Une citation abrégée sans marque de coupe fait pire encore: elle donne à lire une règle qui n'existe pas sous cette forme, et le lecteur n'a aucun moyen de le voir. Ce défaut est indolore le jour où il est commis et coûteux six semaines plus tard.
Consigner un constat sans sa référence ni sa version
Il devient invérifiable, donc ininvestigable, donc sans valeur. Une exigence dont la source est « le règlement » et non « le règlement du personnel, version 2019, art. 12 al. 3 » ne se recontrôle pas.
Confondre « non documenté » et « inexistant »
Une interface en production que nul document ne décrit existe pourtant, et le silence du corpus dit quelque chose de l'organisation. Le symétrique est aussi coûteux: une procédure documentée n'est pas pour autant une procédure suivie.
S'ancrer sur l'existant
C'est la limite que le BABOK énonce, la technique éclaire surtout l'état actuel, et les contraintes du système en place migrent silencieusement dans les exigences du futur. La parade est mécanique: marquer chaque contrainte extraite comme héritée tant que personne n'a confirmé qu'elle est encore voulue.
Le BPM CBOK de l'ABPMP y ajoute une consigne de lecture: en dépouillant la documentation d'un système, ne pas tenir pour acquis que le système en place est la meilleure solution pour le travail à faire. Deux signaux le contredisent: les utilisateurs décrivent le système comme un obstacle à leur travail, ou bien ils ont installé des contournements et des étapes manuelles pour compenser ses insuffisances.
Sauter les sources réglementaires
Dans un projet suisse, les durées de conservation, la LPD et la convention collective sont des exigences, et elles ne se négocient pas en atelier. Une analyse qui ne lit que la documentation du système manque les exigences qu'il est impossible d'écarter.
Considérations IA
De toutes les techniques du BABOK, l'analyse documentaire est celle que les modèles de langage transforment le plus: son coût dominant est la lecture d'un grand corpus, ce que la machine fait très bien, et sa défaillance dominante est de croire le document, ce que la machine fait très mal.
Le tri d'un grand corpus est l'emploi le plus rentable. Classer et regrouper les sources par sujet avant qu'aucun humain n'en ouvre une attaque de front la limite que le BABOK nomme, la surcharge, et déplace l'effort humain vers les documents qui portent les sujets cadrés. Le préremplissage de la grille suit: un modèle peut renseigner sujet, type, source et, sous une consigne explicite de citer sans reformuler, verbatim. La colonne critique reste à l'analyste, parce qu'elle est le jugement, et le jugement ne se délègue pas. La détection des doublons et des conflits par similarité sémantique fait remonter en quelques minutes, sur des centaines de documents, les passages quasi identiques et les énoncés contradictoires: la recherche est une force du modèle, l'arbitrage n'en est pas une. Le corpus multilingue est une condition suisse ordinaire, un règlement du personnel en allemand, une CCT en français, la documentation d'un éditeur en anglais: la traduction automatique sert la lecture, et la cellule verbatim reste dans la langue de la source. La reconnaissance de caractères rend enfin cherchable une archive numérisée, ce qui change l'ordre de grandeur du corpus atteignable.
Quatre limites tiennent, et elles ne se contournent pas. L'actualité et l'authenticité sont un travail de métadonnées: aucun modèle ne sait que le manuel de formation de 2016 décrit une version du système remplacée en 2021, cette information ne se trouve pas dans le document, elle se trouve à côté. C'est pour cela que le BABOK place ces critères en préparation. La crédibilité échappe au modèle, qui lit tout document comme s'il disait vrai: distinguer le processus voulu du manuel de formation du processus réel du rapport d'incident demande de savoir ce qu'est un manuel de formation. Le verbatim halluciné est le risque le plus grave, parce qu'un modèle produit une citation fluide et plausible qui ne figure pas dans le document ou qui en élide une condition sans le signaler: chaque cellule verbatim se recontrôle contre la source, référence en main, et une grille de citations non vérifiées vaut moins que pas de grille du tout, puisque le lecteur lui fait confiance. Le silence, enfin: un modèle résume ce qu'on lui a donné et ne peut pas rapporter ce qu'on ne lui a pas donné. Les lacunes se trouvent en confrontant le corpus à la liste des sujets, ce qui est un acte d'analyste.
Reste la confidentialité, qui est ici une contrainte de premier plan. Les documents qui méritent une analyse sont exactement ceux qui contiennent des données personnelles: extraits de paie, dossiers RH, contrats, dossiers de patients. La LPD (RS 235.1, en vigueur depuis le 1er septembre 2023) s'applique, et le PFPDT l'a rappelé: la loi étant neutre sur le plan technologique, elle s'applique directement aux traitements effectués au moyen de l'intelligence artificielle, sans qu'aucune loi spécifique soit nécessaire. Un point d'accès public à un modèle est une communication à un tiers. L'usage se conduit sur une instance dont le lieu d'hébergement est connu et qui est contractuellement empêchée d'entraîner ses modèles sur les entrées. À défaut, le corpus est caviardé avant ingestion.
Exemples
Une PME manufacturière romande de 240 collaborateurs remplace son système de gestion du temps et des absences. Avant le premier atelier, le business analyst conduit l'analyse documentaire sur le règlement du personnel, la convention collective de branche, les écrans et les tableurs en usage, l'export de paie et le droit fédéral applicable. Voici la grille remplie, dans les six colonnes du BABOK.
| Sujet | Type | Source | Extrait verbatim | Critique | Suite à donner |
|---|---|---|---|---|---|
| Durée de conservation des relevés d'horaire | Ordonnance fédérale | OLT 1 (RS 822.111), art. 73 al. 2 | « Les registres et autres pièces sont conservés pendant un minimum de cinq ans à partir de l'expiration de leur validité. » | Contrainte légale ferme. Le règlement du personnel annonce trois ans: le système actuel purge trop tôt. | Exigence de conservation d'au moins cinq ans. Écart avec le règlement à trancher avec les RH. |
| Conservation des pièces comptables (notes de frais) | Loi fédérale | CO (RS 220), art. 958f al. 1 | « Les livres et les pièces comptables ainsi que le rapport de gestion et le rapport de révision sont conservés pendant dix ans. Ce délai court à partir de la fin de l'exercice. » | Durée différente de celle des relevés d'horaire. Le dossier collaborateur est une grappe hétérogène: deux règles de purge y coexistent. | Exigence: purger par catégorie de pièce, jamais par dossier. |
| Renonciation à l'enregistrement du temps de travail | Ordonnance fédérale | OLT 1, art. 73a al. 1 et 2 | Al. 1: « Les partenaires sociaux peuvent, dans une convention collective de travail (CCT), prévoir que les registres et pièces ne contiennent pas les données prévues par l'art. 73, al. 1, let. c à e et h, si les travailleurs concernés: a. disposent d'une grande autonomie dans leur travail et peuvent dans la majorité des cas fixer eux-mêmes leurs horaires de travail; b. touchent un salaire annuel brut dépassant 120 000 francs (bonus compris) ou la part correspondante en cas de travail à temps partiel, et c. ont convenu individuellement par écrit de renoncer à l'enregistrement de la durée du travail. » Al. 2: « Le montant du salaire annuel brut visé à l'al. 1, let. b, est adapté à l'évolution du montant maximum du gain assuré LAA. » | Quatre conditions cumulatives: une CCT qui le prévoit (le chapeau), une grande autonomie avec maîtrise de ses propres horaires dans la majorité des cas (let. a), un salaire annuel brut supérieur à CHF 120'000 bonus compris (let. b) et un accord écrit individuel (let. c). Le règlement du personnel v. 2019 n'en cite que deux, le salaire et l'accord écrit: il omet la CCT et l'autonomie. Sans CCT, la renonciation est nulle, et l'entreprise applique aujourd'hui une exception qui n'existe pas. Le seuil, en outre, est indexé par l'al. 2 sur le gain maximum assuré LAA: ce n'est pas une constante. | Conflit entre le règlement interne et l'ordonnance. Règle métier à écrire (10.9) avec les quatre conditions et à valider avec le responsable RH. Le seuil s'écrit comme un renvoi à l'indexation LAA, jamais comme un nombre en dur dans le système. |
| Format du numéro AVS | Extrait de données | Export de paie 2025, colonne NAVS13 | 756.1234.5678.97 | Treize chiffres, format 756.NNNN.NNNN.NC, dernier chiffre de contrôle. Aucune validation de format dans le système actuel. | Contrainte de format à porter au dictionnaire de données (10.12). |
| Déclaration des salaires à la caisse de compensation | Lacune | Aucune documentation trouvée | Aucun extrait: la source est absente. | Lacune. L'interface Swissdec (procédure unifiée de communication des salaires, PUCS) est en production, aucun document ne la décrit. | Lacune. Élicitation par entretien avec l'éditeur. Ne pas déduire l'interface du code. |
Cinq lignes, cinq enseignements différents, et c'est la raison pour laquelle une grille se lit par sujet. La première porte une contrainte légale ferme que le système actuel viole. La deuxième révèle un conflit entre deux durées légales qui cohabitent dans un même dossier collaborateur, et c'est la grappe hétérogène qui se paie ici: une exigence de purge apparemment simple devient une exigence de purge par catégorie de pièce. La troisième est un conflit entre un document interne et la loi qu'il paraphrase: le règlement du personnel omet deux des quatre conditions cumulatives de l'ordonnance, dont la CCT sans laquelle l'exception n'existe pas, et l'analyse documentaire fait apparaître la non-conformité sans qu'aucun entretien ait eu lieu. Elle enseigne aussi la manière d'écrire un seuil indexé: par renvoi au texte qui l'indexe. La quatrième est un constat de format tiré d'un extrait de données, et il descend directement dans le dictionnaire de données. La cinquième ne cite rien, parce que sa source est l'absence de source: c'est une lacune, elle est un constat au même titre que les autres et elle sort de la technique vers un entretien.
Visualisations
La technique laisse deux artefacts, et chacun impose sa forme. La conduite est un objet spatial: une chaîne d'étapes, une porte de tri à sortie latérale, une boucle de retour de la lacune vers l'inventaire, un éventail de destinations à l'arrivée. Ce qu'il faut voir, ce sont les sorties, et une liste numérotée à cinq points les détruirait, en donnant à croire à un enchaînement linéaire où l'on entre par un bout et sort par l'autre. Elle se dessine. La grille tombe sous une autre règle: six colonnes, une ligne par constat, du texte dans chaque cellule, donc un tableau, sélectionnable, cherchable et lisible sur un téléphone. Le registre des sources suit la grille, pour les mêmes raisons.
La chaîne sert aussi de contrôle sur une analyse en cours. Trois questions s'y posent. La porte de tri a-t-elle une sortie de rejet utilisée, avec des motifs écrits, ou toutes les sources candidates ont-elles été lues, auquel cas il n'y a pas eu de tri et le budget est déjà engagé. Les lacunes remontent-elles vers l'inventaire, ou l'analyse s'est-elle contentée de résumer ce qu'elle a trouvé. Les constats sortent-ils vers des livrables tracés à leur source, ou la grille est-elle son propre point d'arrivée, auquel cas elle mourra avec le projet.
Coût
| Phase | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Préparation | Moyen | Cadrer les sujets, définir les classes et les grappes de données, inventorier les sources et surtout obtenir l'accès: droits, confidentialité, base légale du traitement quand des données personnelles sont en jeu. Bon marché là où le dépôt est indexé et cherchable, coûteux là où l'archive est sur papier, en silos ou dans des formats hérités. |
| Exécution | Élevé | La lecture croît linéairement avec le nombre de sources, et le BABOK nomme la défaillance: un éventail large de sources rend l'effort très consommateur de temps et produit de la surcharge. C'est le poste dominant et celui que les estimations sous-évaluent. |
| Documentation | Moyen | La grille se remplit pendant la lecture, donc l'essentiel de la documentation est concurrent de l'exécution. Le coût résiduel est réel mais borné: transformer les constats en livrables et tenir la traçabilité vers la source et sa version. |
L'asymétrie est le fait marquant de ce tableau: l'analyse documentaire est bon marché à commencer et chère à finir. Rien n'est plus facile que d'ouvrir un premier document, et le coût total se décide au cadrage des sujets et au tri des sources, c'est-à-dire dans la phase qui paraît la moins productive.
Outils
Le tableur, ou un tableau dans le wiki d'équipe, suffit à porter la grille et le registre, ce qu'emploient la plupart des analyses. L'artefact fait six colonnes: aucun outil spécialisé n'est requis pour l'écrire, et un outil spécialisé qui découragerait de le tenir serait une régression.
Les systèmes de gestion documentaire (SharePoint, Confluence, une gestion électronique des documents d'entreprise) portent le corpus. Là où l'organisation exploite un système de gestion des documents d'activité conforme à l'ISO 15489-1:2016, le registre des sources est à moitié constitué d'avance: la norme demande les métadonnées de contexte, de contenu, de structure et de gestion dans le temps qui permettent d'apprécier une source et donc de la dater, de l'authentifier et d'en établir la version.
La recherche plein texte et la reconnaissance de caractères deviennent indispensables passé une certaine taille de corpus. Un moteur de recherche sur le dépôt, ou ripgrep sur une exportation locale, et un moteur d'OCR (Tesseract, ABBYY FineReader) pour les documents numérisés. Un corpus non indexé se paie deux fois, en temps de recherche avant de se payer en temps de lecture, et c'est le coût caché du poste Exécution.
Les gestionnaires de références (Zotero) tiennent les métadonnées de source et la citation, ce qui est le registre des sources sous un autre nom, et ils conviennent bien quand le corpus est largement externe: lois, ordonnances, normes, études.
Les logiciels de codage qualitatif (NVivo, MAXQDA, ATLAS.ti ou Taguette en logiciel libre) sont la catégorie qui fait passer l'analyse documentaire d'une lecture suivie à une méthode. On y code les passages par sujet, à travers tout le corpus, et la grille se remplit par requête sur les codes plutôt que par recopie. Le seuil est empirique: dès que la relecture par sujet devient plus coûteuse que la lecture initiale, le codage se rentabilise.
Le bras quantitatif emploie d'autres instruments. Quand les sources sont des données plutôt que des textes, SQL, un profileur de données ou OpenRefine remplacent la lecture par le sondage, et la technique passe la main au data mining (10.14) et au dictionnaire de données (10.12).
Les outils d'exigences (Jira, Polarion, ReqView, DOORS) servent la sortie de la technique: le lien de l'exigence vers le document source et sa version. C'est le livrable qui survit au projet.
La pile LLM et recherche augmentée, enfin, sous les contraintes de la LPD: une instance dont le lieu de traitement est connu et qui n'entraîne pas ses modèles sur les entrées, dès qu'une donnée personnelle figure au corpus.
Sources
- IIBA, A Guide to the Business Analysis Body of Knowledge (BABOK Guide) v3, §10.18 Document Analysis: la définition, les trois emplois, les quatre critères d'appréciation, les classes et grappes de données, la grille d'analyse et les limites de la technique.
- Glenn A. Bowen, Document Analysis as a Qualitative Research Method, Qualitative Research Journal, 9(2), 2009: le traitement méthodologique de référence, la nature des documents, le procédé et le rôle de la triangulation.
- John Scott, A Matter of Record: Documentary Sources in Social Research, Polity Press, 1990: la grille d'appréciation d'une source documentaire (authenticité, crédibilité, représentativité, signification), dont vient le critère de représentativité.
- ISO 15489-1:2016, Information et documentation, Gestion des documents d'activité, Partie 1: Concepts et principes: le document d'activité comme preuve et les métadonnées qui rendent une source appréciable.
- Ordonnance 1 relative à la loi sur le travail (OLT 1), RS 822.111, art. 73 et 73a: la conservation des registres pendant cinq ans au minimum et les quatre conditions cumulatives de la renonciation à l'enregistrement du temps de travail, dont le seuil de salaire indexé sur le gain maximum assuré LAA.
- Code des obligations (CO), RS 220, art. 958f: la conservation des livres et des pièces comptables pendant dix ans à compter de la fin de l'exercice.
- Loi fédérale sur la protection des données (LPD), RS 235.1, en vigueur depuis le 1er septembre 2023: le cadre du traitement des données personnelles contenues dans le corpus analysé.
- PFPDT, Intelligence artificielle et protection des données: la LPD, neutre sur le plan technologique, s'applique directement aux traitements effectués au moyen de l'intelligence artificielle.
- Swissdec, procédure unifiée de communication des salaires (PUCS): la norme suisse certifiée de transmission électronique des données salariales aux caisses de compensation et aux assurances.
- HERMES 2022, Manuel de référence Gestion de projet, Confédération suisse, Chancellerie fédérale, §5.3 Explications concernant la description des tâches: la structure fixe de toute description de tâche et la rubrique des conditions préalables (Grundlagen), qui énumère, lorsqu'elle est renseignée, les résultats requis en entrée de la tâche.
- ABPMP, Guide to the Business Process Management Common Body of Knowledge (BPM CBOK), §4.6 Gathering Information: les journaux de transaction et d'audit parmi la documentation écrite à réunir sur un processus et les rapports d'audit qui identifient les points de contrôle de l'organisation.
- ABPMP, Guide to the Business Process Management Common Body of Knowledge (BPM CBOK), §4.6.2 Analyzing Information Systems (Systems Documentation and Suitability for Use): la consigne de ne pas tenir le système en place pour la meilleure solution et les deux signaux qui la fondent, le système vécu comme un obstacle et les contournements manuels qui compensent ses insuffisances.

